Tout s'écroula autour de moi...

Le vendredi 30 décembre 1994, vers 11 h 30 du matin, alors que j'attendais à l'aéroclub le retour de mon fils qui faisait un survol de l'île avec trois touristes (deux adultes et un enfant de dix ans), on vint nous dire qu'un signal de détresse avait été signalé et on chercha à savoir qui était en vol à cette heure-ci.  Je tressaillis : mon fils était en vol, mais il allait revenir c'était certain (il y avait bien d'autres personnes au vol à cette heure) : d'ailleurs ce ronflement d'avion que j'entendais n'était-ce pas lui ?  Pendant qu'anxieuse mais pleine d'espoir j'arpentais la salle de l'aéroclub, je vis accourir une nuée de personnes : étrange, me disais je !  Et j'appris par elles, qui n'étaient autres ( je l'ai su bien plus tard) que des journalistes, qu'un petit avion de tourisme s'était écrasé dans le cirque de Mafate et qu'il était piloté par....... mon fils.     Tout s'écroula autour de moi : je me mis à hurler, à crier que cela ne pouvait être possible, et les journalistes que j'avais pris au départ pour des gens compatissants me harcelèrent de questions sans le moindre état d'âme (ils se mirent même à voler une photo de mon fils afin de la mettre sur leurs journaux).  Le soir, à la télévision, ils ont retransmis l'hélitreuillage des corps dans de vulgaires sacs plastiques (quatre personnes toutes carbonisées).

Le lendemain, à la morgue où étaient conduits les corps, on m'a demandé de reconnaître mon fils : « Oui c'est bien lui », disait son père !  Mais moi je ne pouvais reconnaître Rémi dans ce bout de bois noir informe, c'était impossible : ce n'était pas lui, non ! non !  Et en plus, ils avaient osé l'autopsier : quel sacrilège !  Et ce médecin légiste, comment pouvait-il faire preuve d'autant de froideur ?  Et tous ces gens autour de moi qui cherchaient à me donner des calmants (que j'ai balancés le plus rapidement possible), voulaient-ils me transformer en carpette pour que je me taise ?  Je ne sais plus qui me demandait l'autorisation de prendre des photos du cercueil.

J'ai pleuré encore plusieurs semaines après, et j'avais très mal ; puis, une rage folle s'est emparée de moi lorsque j'ai entendu certains propos (je les mentionne sur le site que j'ai dédié à mon fils).  Ou je réagissais, ou j'étais à la merci des médecins, et des autres.  La vie de mon fils ne pouvait s'être ainsi arrêtée !  Non, c'était impossible !

J'avais été catholique pratiquante durant ma jeunesse, mais j'avais délaissé cette pratique depuis bien longtemps.  Je me mis donc à rendre visite à des curés, des diacres, des « swamis », des chamans psychothérapeutes, etc...  Mais aucun ne m'apporta la paix à laquelle j'aspirais, jusqu'au jour où une amie me conseilla la méditation : réticente et sceptique au début, je la pratiquai (et continue toujours à la pratiquer).  Et je me sens à présent comme détachée de tout et n'éprouve plus aucune douleur.

Mais je ne peux pas dire que je sois devenue indifférente.  Non, car une autre idée a germé en mon esprit lors de l'incinération : comment pouvait-on accepter des lieux aussi froids pour rendre hommage à ses disparus : il fallait créer d'autres lieux.  Sur mon site figure le courrier que j'ai adressé à différentes instances administratives (la découverte d'Internet, peu de temps après, m'a été aussi salutaire).

Depuis, mon idée a fait du chemin, car j'ai créé une association, Mémo-Lande, dont le but est de créer un parc du même nom sur le thème de la mémoire en général (cela effraierait trop les gens, m'a-t-on dit, s'il ne s'agissait que de mémoire de personnes disparues : on ne veut pas faire un cimetière, m'a-t-on dit).  Mon association propose aussi gratuitement un espace-mémoire virtuel aux personnes ayant perdu quelqu'un de cher).       Comment vais je réaliser ce parc ?  Qui établira les plans ?  Avec quels moyens financiers ?   Je ne sais pas encore, mais je me sens une foi inébranlable en ce projet et peut-être mon deuil prendra-t-il fin lorsque je l'aurai concrétisé.

Merci de m'avoir lue et éventuellement de m'apporter vos idées sur ce parc dont l'emplacement est déjà défini : un terrain rocailleux en zone non constructible, en pleine forêt dans la montagne ; terrain que nous avait laissé mon père et dont nous nous étions peu préoccupés jusqu'à maintenant.  Mais la vue est magnifique et l'air vivifiant !

Josiane Payet
Saint-Paul (Île de la Réunion)

Classé dans : Témoignages Publié par : La Gentiane - Deuil - Entraide Date : 20 août 1999

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