Je viens de perdre ma moitié, ma mère

Je viens de perdre ma moitié, ma mère

Je n’ai que 22 ans et je viens de perdre ma moitié, ma mère. Et je me sens comme un bébé sans repères. Le 15 janvier 2022, tandis que j'étais en train de travailler, j’ai reçu l’appel qui changera ma vie à tout jamais, ma mère est à l’hôpital, je dois venir tout de suite. Je suis à plus de 900 km, elle habite à Paris, j’habite à Nice. Ni plus ni moins 1h après j’étais dans le premier avion. Ma maman avait un cancer du sein inflammatoire, une forme rare et très agressive.

Je suis remontée à Paris en novembre 2021, pour m’occuper d’elle et l’aider, je connaissais sa maladie, mais je viens seulement après son décès d’en réaliser la gravité. Peut-être parce que je la pensais invincible. Elle avait commencé par se soigner seule, j’étais fière, fière de ma mère si forte de caractère, d’âme et mentalement. Je croyais plus que tout qu’elle réussirait à se soigner seule, comme elle l’a toujours fait. Sans médecin. Je l’y ai même encouragée tandis que tout le monde la contraignait à aller chez le médecin. Peut-être est-ce en partie de ma faute, mais j’étais là, et ça lui faisait du bien. Je l’ai soutenue quand elle était seule face à tous, comme elle l’a toujours fait avec moi. Je suis mitigée. Je me sens coupable et fière à la fois de l’avoir soutenue. Je la pensais tellement indestructible. Pour moi c’était une héroïne. Mon héroïne.

Je lui en veux. Je m’en veux. J’en veux aux médecins et à la terre entière. J’ai appris son cancer le jour de la mort d’Esmée ma chienne que j’avais eue en 2009. Elle prenait sa douche avant qu’on emmène ma fifille chez le vétérinaire, je suis venue dans la salle de bain, j’ai vu son sein. Bleu. Violet. Abîmé. J’ai eu peur. Elle m’a avoué. J’ai eu encore plus peur. Elle a fait quelque temps après sa première chimiothérapie. Qui a très bien marché, seulement 4 séances avec en parallèle son régime cétogène. La tumeur avait disparu. Sa volonté et son mental de fer a vaincu le cancer. J’étais comblée. Je ne l’avais pas vue sans cheveux, malade, au bout du rouleau, évanouie par terre pour rien, elle avait gagné.

Puis la tumeur est revenue plus forte que jamais. Maman va mal dans sa vie de tous les jours, dans son couple. Sa tête et son mental ne suivent plus, sa santé de dégrade, très très vite. Je ne comprends pas. Maman vient me voir à Nice 2 fois en 1 mois, la première fois toute seule, une mère louve comme elle a laissé son petit de 6 ans à son père et est parti à 900 km seule. Je ne fais pas le rapprochement. J’aurais dû. En pleine conversation elle dit qu’elle pense que ce sont ses dernières vacances, j’ai mal je pleure. Mais je ne réalise pas, je n’y crois pas, cela ne peut pas être vrai. Chaque jour j’essaye de la rebooster. Je suis au téléphone tous les jours avec elle. En permanence. Sa santé se dégrade si vite, mais je ne réagis toujours pas. Le 6 janvier 2022 elle me fais un virement pour mon Noël, ma seule réponse étant « J’ai reçu un sms d’un virement, merci mama, il fallait pas, tu sais t’avoir au téléphone et discuter avec toi tous les jours c’est le plus beau des cadeaux » La sienne était « J’imagine, j’espère pouvoir alors te faire un cadeau tous les jours pendant longtemps ».

Neuf jours après ces messages, le 15 janvier 2022, me voilà atterrie à Paris. Une fois arrivée je suis directement allée à l’hôpital. Et je n’arrivais pas à rentrer dans sa chambre, contrairement à ma sœur et mon frère, qui eux sont restés des heures entières avec elle. J’ai réussi à y aller 3 à 4 fois pendant environ 5 minutes, mais pas plus, je n’y arrivais pas, je ne pouvais pas la voir dans cet état, je ne pouvais pas la voir souffrir. J’avais peur, peur des machines, peur de son ballon d’oxygène, peur de voir son souffle et son cœur s’arrêter. Je pense qu’inconsciemment je pensais que si je restais en dehors elle irait mieux, que ses poumons se soigneraient. Son cancer provoquait de l’eau jaune-rouge qui s’accumulait et l’empêchait de respirer. J’avais déjà assisté à plusieurs ponctions, mais encore une fois machinalement, ma tête agissait en bloquant la réalité. J’ai eu plusieurs fois à gérer le service d’oxygène à domicile, ses rendez-vous avec les médecins, gérer les prises de têtes avec des médecins qui l’ont laissée au dépourvu, je dirais même cruellement mourir la bouche ouverte. Sans réaliser encore une fois.

C’est seulement un mois et demi après que son cœur et ses poumons se sont arrêtés que je réalise, à moitié, car comme quelqu’un de bipolaire, les émotions qui me traversent divergent en quelques secondes, le déni, la réalisation, la colère, la peine, le déchirement, l’acceptation, le détachement, l’amour. Tant d’émotions que je n’arrive pas à gérer, et qui me font sombrer dans une noirceur incommensurable. Le 16 janvier 2022, j’étais là, dans l’hôpital, mais encore une fois pas dans la chambre, impossible pour moi. J’ai pourtant toujours été dite la plus forte des 3 enfants, même elle, ma mère, m’avait toujours dit qu’elle avait confiance en moi, que j’étais forte, comme elle, et ce jour fatidique, impossible, ma force avait atteint sa limite. Ma sœur, plus sensible que moi normalement elle a réussi, elle est restée avec elle, jusqu’à son dernier souffle, je suis fière d’elle. Mais l’envie aussi. Arrivent les rendez-vous, notaire, funérarium, crématorium, mairie, je les passe, en faisant preuve de détachement, j’essaye de reprendre l’image de forte, mais je bloque mes émotions… ce n’est pas vrai, elle ne peut pas ne plus être là, alors je ne peux pas pleurer, le déni s’éprend de moi.

Les jours passent. J’occupe mes journées en passant du temps avec ma sœur, mes frères, Adrien et Léo, qui a 7 ans. Avec mon neveu que je suis contente de voir grandir. Nous faisons des repas de famille, qui me fendent le cœur, mais ne m’aident pas à réaliser pour autant.

Arrive le jour de la première cérémonie, j’ai besoin de mon père pour y aller, sans lui je ne pourrais pas. J’ai réussi, avec lui, j’ai mal mais je la vois apaisée, la peau blanche, dure et froide mais apaisée. Je ne vois pas de douleur, je ne la vois pas peiner à respirer, cela m’aide à bloquer légèrement mes émotions. Deuxième cérémonie, cette fois à cercueil fermé. Beaucoup de monde est là, mais je ne regarde personne à part mon père, ma sœur, mes frères, ma mamie, mon beau-frère Julien et Fabio. J’ai Léo, mon petit bout de 7 ans dans les bras. Je dois rester forte pour lui. Je craque, mais je ne le lâche pas. J’ai écrit quelques mots, je ne peux pas les lire, Doriane le fait pour moi. Merci. Il y a le diaporama que nous avons fait en dernière minute, c’est dur, toutes ces photos d’elle m’empêchent d’être forte. Beaucoup de selfies d’elle et moi, je suis mal à l’aise, très peu de selfies d’elle et ma sœur ou d’elle et mon frère, j’ai peur qu’ils m’en veulent d’en avoir mis autant.

Le lendemain, il faut récupérer les cendres à 9h. Nous y allons ma sœur et moi, c’est dur mais c’est une action logistique. Dans la voiture j’ai la boîte sur mes jambes, je ne veux pas la lâcher, ma sœur la berce. Je mets sa musique préférée à fond pour le trajet, pour elle. J’espère qu’elle apprécie. J’ai mal. Je fais face. Je suis restée 1 mois, là-haut, il est temps de rentrer, je ne veux pas, mais à priori il faut. Nous louons une voiture, on la charge et avant de partir, c’est mon anniversaire, je ne veux pas, j’ai mal. Pas de «Joyeux anniversaire ma loute» cette année. J’ai mal. Je souris, je suis avec ma famille, mais j’ai mal, je ne veux pas partir et je ne veux pas laisser ma maman partir. Nous allons au restaurant et passons quand même une bonne soirée. Le jour de partir est arrivé. Je n’ai pas envie. À contre cœur j’embrasse mon frère Adrien, ma sœur Doriane, et Haydan mon neveu. Une fois montée dans la voiture, et les 5 première minutes de route entamée j’explose, a minima, je me calme directement rapidement. Arrivée après 6h30 de route, l’euphorie de retrouver mon chat Opium, et mon chien Iron, empêche les émotions négatives, les douleurs de me submerger.

La réalité reprend très vite le dessus. Je dois retourner au travail, je suis contente. J’aime ce que je fais et les personnes qui travaillent avec moi. Je dois enfiler ma carapace, c’est dur mais je le fais. J’y arrive à peu près bien la journée au travail, malheureusement arrivé le soir, à la maison je n’y arrive plus, ma fatigue prends le dessus et fais remonter ma douleur. Fabio ne me comprend pas beaucoup, je suis en colère, contre tout et tout le monde, je m’en prends à lui pour tout et n’importe quoi, je n’arrive pas à lui faire comprendre. Fabio n’y met pas du sien.

Les jours passent, je puise toute la force qu’il me reste mais me sens seule, à travailler, à tout gérer. Tous les jours la banque, et les créanciers me harcèlent, ils menacent de saisir l’appartement, j’ai peur. Fabio ne réagit pas beaucoup. Je suis depuis plusieurs jours remplie de colère et de douleur, j’ai peur de moi, peur de lâcher l’affaire, peur de faire une bêtise. Je n’ai plus très envie de continuer. Je pense chaque jour à elle, pour ne pas dire à chaque instant. Tout me ramène à elle, une couleur, un son, un bruit, un mot, une odeur, un sentiment, un besoin de l’appeler, un rien me ramène à elle. Je l’appelais chaque jour, j’en ai besoin, mais je ne peux pas. Son urne est chez moi, je n’ai toujours pas osé la déballer, je veux la laisser proche de moi, mais Fabio ne veut pas qu’on la voie. Je comprends. Je la laisse alors dans ce carton gris, que je n’ai toujours pas ouvert.

La détresse est de plus en plus présente, je ne sais pas comment appeler à l’aide, je ne sais pas comment faire avec ma vie, je ne sais pas comment continuer. Le sentiment de facilité, et de besoin de la retrouver commencent de plus en plus à se nourrir, je veux la rejoindre. Plus rien n’a de goût, je n’arrive plus à maintenir ma carapace la journée. Je deviens aigrie, je n’aime pas ça. Ce n’est pas moi. J’ai besoin d’elle. Les autres ont plein de signe et pas moi, je ne comprends pas pourquoi. Des personnes témoignent, voient et entendent des proches décédés, moi pas je ne comprends pas pourquoi. Cela va de plus en plus mal avec Fabio, cela n’arrange rien à mon dégoût de la vie. Je me bats seule, à avoir une carapace, travailler, gérer ma vie, ma peine, les problèmes quotidiens, mes problèmes de santé deviennent de plus en plus compliqués. La banque veut nous interdire bancaire.

Le 4 mars 2022 au soir, ça a réellement éclaté, je me suis confiée à lui, il dit me comprendre, je suis soulagée. Il redevient gentil. Il sort, je ne dis rien et vais dormir. Je me réveille plusieurs fois dans la nuit, je suis toute seule. Je patiente en me disant qu’il va arriver. Mon réveil sonne je dois me préparer à aller travailler, il n’est toujours pas là. J’ai mal. Je suis incomprise. 9h, 9h30, 10h, il n’est toujours pas là, j’explose. Je contacte ma sœur. « Doriane je n’y arrive plus. » Ma sœur cherche à comprendre, à me rassurer. Elle accepte de m’aider, je ne peux pas les appeler je n’ai pas la force. J’ai mal. J’ai honte, de moi de ma vie. Max et Chris s’inquiètent, mais j’ai honte. J’ai mal. Je ne peux pas. Samedi 6 mars 2022, une journée de cri. De pleurs, de douleur, de solitude, de désespoir, d’incompréhension totale. Je ne veux plus vivre, ma sœur m’appelle avec Haydan, son visage me fait sourire, mais j’ai mal. Je pense plus à qui je vais laisser ou non, ma seule image c’est elle, ma maman, être avec elle. 23h, Fabio n’est toujours pas là, il ne veut plus rentrer. Sa sœur m’a appelée, j’ai fondu en larmes, son père a entendu, c’est la goutte de trop. Son père l’appelle, l’insulte de tous les noms et le menace. Fabio m’en veux. Je ne voulais pas que son père sache. J’ai peur pour lui. J’essaye de le défendre, son père ne veux rien entendre. Je l’ai enfin au téléphone, il pense que je veux lui nuire, et briser sa famille. Il s’énerve. Je suis maintenant persuadée d’être en tort.

Je ne sais plus quoi faire, je suis perdue, anéantie. J’ai l’impression d’être seule sans repère. J’ai l’impression d’avoir perdu ma moitié. Ma meilleure amie, ma maman. Et l’homme que je pensais être l’amour de ma vie. Je suis maintenant à un stade où je ne sais pas comment faire pour aller mieux, pour me libérer. Je ne sais pas quelle aide demander, ni comment. Je ne sais pas comment je veux être aidée ou non. Je veux qu’on m’écoute mais en même temps je n’ai pas envie de parler. Je veux m’en sortir mais une part de moi ne veut pas. Je veux vivre, mais mon autre part ne veut pas. Je ne sais pas comment survivre à tout cela. Et j’ai peur.

Cécile

Classé dans : Témoignages Publié par : La Gentiane - Deuil - Entraide Date : 5 mars 2022

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