Voilà cinq mois que tu es parti pour ton dernier voyage...

Voilà cinq mois que tu es parti pour ton dernier voyage et depuis ce jour fatidique du 10 octobre « Il pleure dans mon coeur comme il pleut sur la ville ». J'entends encore le son de ta voix me dire : « J'ai froid, je suis fatigué ». Comment pouvais-je deviner de si loin que ce froid était celui de la mort qui allait t'emporter le lendemain ? Je te convainquis de te rendre chez ton médecin accompagné mais tu me déclaras d'un ton sincère « Oh ! non, je n'ai personne mais je suis capable d'y aller seul ». Hélas ! un éclair jaillit dans ton corps et tu tombas comme « le Petit Prince », seul, derrière ton portail en bois de chêne de Corrèze que tu avais entrouvert. J'appris ton décès le soir par tes voisins. En état de choc, seule et sans soutien, je ne pus venir t'embrasser une dernière fois. Alors je fis fleurir de roses ta chambre funéraire et la chapelle pour que ton âme sente encore ma présence fidèle à tes côtés. Et puis, tu devins cendres dispersées dans un cimetière, loin de tes parents, près de qui tu m'avais dit solennellement vouloir être inhumé. La loi appliquée implacablement l'emporta sur l'humanité et le respect de tes volontés que je fus impuissante à faire entendre, ce qui ajouta un peu plus de douleur à mon chagrin et à celui de tes amis.

Aujourd'hui, je veux témoigner pour que tous ceux qui t'ont connu et estimé ne t'oublient pas. Je me souviens...

Tu vins vers moi, un soir de 1971, encore traumatisé par le décès brutal de ton père qui ravivait en toi d'autres traumatismes, ceux de la guerre d'Algérie que personne n'avait pris au sérieux dans ton entourage, las des tensions qui régnaient dans ta famille où tu ne trouvais aucun réconfort et avec qui tu ne communiquais plus. Je te repoussai d'abord mais au fil des mois tu sus faire vibrer mon coeur et commença alors une longue amitié amoureuse « Parce que c'était lui, parce que c'était moi » aurait dit Montaigne. Nous avions tellement d'affinités !

Ma nomination dans le collège jouxtant ton école primaire et le collège d'enseignement industriel où tu poursuivis tes études t'avait permis de retrouver ton maître de la classe de certificat d'études, mon collègue, de revoir les lieux qui te rappelaient tant de souvenirs heureux d'enfant et d'adolescent. Tu avais précieusement conservé ton cahier de poésies apprises dans la classe de Monsieur Charles qui t'avait fait aussi découvrir l'oeuvre de Saint Exupéry. Combien de fois me l'as-tu lu ce petit cahier ! Nous revisitâmes ensemble le quartier des Grésillons où tu avais vécu avec tes parents et ta famille paternelle. Resurgissaient alors dans ta mémoire, au hasard des rues, des anecdotes, des personnages et le sourire illuminait ton visage. Un théâtre avait été créé dans la salle des fêtes où se déroulait en fin d'année « la distribution des prix », rituel immuable que tu avais vécu élève et auquel je présidai en tant que professeur. Ce fut avec émotion que tu assistas au premier spectacle auquel je te conviais parce qu'il te ramenait vers les moments heureux de ton enfance. Tu découvris également un autre univers, celui du théâtre, et nous fûmes les spectateurs fidèles de ce lieu mythique pendant si longtemps ! Je te fis connaître et aimer d'autres formes de culture : musique, danse, peinture et nous parcourûmes ensemble ces chemins qui font oublier la grisaille du quotidien et qui élèvent l'homme. Nous retrouvions mes amis, enseignants pour la plupart, qui étaient aussi devenus les tiens.

Et puis, il y avait nos racines limousines communes. Tu étais resté très attaché à cette terre. Tu me racontais les séjours chez tes grands-parents où tu appris la langue occitane. Tu te souvenais des sentiers que tu empruntais matin et soir pour te rendre à l'école et où tu ramassais des châtaignes. Tu évoquais la sombre période de la guerre et les résistants qui se réfugiaient dans ton moulin. Tu avais connu Georges Guingouin que personne ici n'a oublié. Le massacre d'Oradour sur Glane te marqua comme tous les Limousins. C'est pourquoi, comme eux, tu rejetais la crémation à laquelle on te livra pourtant.

J'avais la chance de pouvoir revenir dans la maison familiale aux vacances scolaires. Mes parents t'y accueillirent bien volontiers avec ta maman dont tu t'occupas, avec mon soutien, pendant de longues années. Nous passâmes tous les cinq des moments paisibles et heureux dont il me reste beaucoup de photos. Puis ta maman partit. Elle m'avait demandé de ne pas te laisser seul et je tins parole. J'étais à tes côtés lorsque tu l'embrassas une dernière fois avant qu'on ne ferme son cercueil et je consolai autant que je pus ton grand chagrin.

La vie reprit son cours et tu continuas à séjourner sur ce Plateau dont tu aimais les paysages de landes aux bruyères roses et les collines couvertes de genêts d'or. Tu aimais aussi les promenades dans les sentiers serpentant au milieu des sapinières où l'odeur enivrante de la résine se mêle à celle de l'humus. Très doué manuellement et ne pouvant rester inoccupé, tu t'étais improvisé un atelier dans l'ancienne étable et tu passais des heures à créer des objets, à préparer les réparations dues à l'outrage du temps pour la maison ancestrale où tu te sentais bien. Que cette oeuvre accomplie pendant toutes ces années passées à mes côtés est bien plus chère à mon coeur que l'argent « pauvre instrument de conquête » comme l'a écrit Saint-Exupéry. Tu aimais les fleurs et tu créas devant la maison un parterre où tu plantas des rosiers et des fleurs sauvages. Tu taillais les lilas, les buis, les arbustes foisonnant dans l'immense terrain derrière la maison. Tu plantas un houx, origine de mon nom, près du portail où tu gravas l'emblème du nom de la maison. À midi, je te servais un verre de Salers, cette boisson régionale amère confectionnée avec les racines de la gentiane jaune qui pousse dans les prés.

Tu aimais participer à la fête du village, moment festif de convivialité musicale, de joie, de bonne humeur que nous partagions avec tous nos voisins et amis et qui se prolongeait tard dans la nuit. Durant ces séjours printaniers et estivaux, tu te revivifiais parce que tu étais enfin toi-même, détendu, aimant, heureux de vivre, sécurisé. Tout le village t'estimait et je sais que ma peine est partagée.

Tu étais, comme moi, passionné par ton métier et tu avais le goût du travail bien fait. Méticuleux à l'extrême, tu ne comptais pas les heures passées dans ton bureau pour résoudre les problèmes qu'on te soumettait. Tu décidas de poursuivre ta carrière jusqu'à la fermeture de ton entreprise, une déchirure pour toi après 48 ans à donner le meilleur de toi-même dans ces lieux dont je possède des photos. Tu me parlais souvent de ton travail, de tes rencontres avec Marcel Dassault, de tes collègues Pierre, Alain, Jacques avec qui tu avais tissé des liens d'amitié car tu savais, comme moi, que « la grandeur d'un métier est avant tout d'unir les hommes  ». J'eus l'occasion de les rencontrer tous trois. Connaissent-ils ta tragique fin ?

Mais la vie passe vite... épuisée par cinq années de lutte contre la maladie pour mes parents, pour toi, je dus prendre la difficile décision de me rapprocher de la Corrèze. Je te fis part de mon projet en septembre, après un voyage dont je compris qu'il serait le dernier pour moi, tant j'étais exténuée. Tu ne souhaitas pas t'installer à Limoges avec moi, préférant, me déclaras-tu « rester dans ta maison ». Ma déception fut grande mais je respectai ton choix comme je l'avais toujours fait. Tu me promis néanmoins de venir de temps à autre dans cette ville que tu connaissais bien. Mais je t'attendis en vain, triste et solitaire. Quelles pressions s'exercèrent sur toi pour que tu ne tiennes pas ta promesse ? J'ai relu récemment « Roses à crédit » et vois-tu, ton destin ressemble étrangement à celui de Martine, l'héroine qui revient vers le milieu dont elle s'est échappée et qui la dévore atrocement. Comme elle, les faits ont prouvé que tu ne fis pas le bon choix. En mon âme et conscience, parce que je te respectais infiniment et pour ne pas te blesser, je ne te posai jamais aucune question sur ta vie personnelle passée ou présente. Je le regrette aujourd'hui. Peut-être t'aurais-je aidé à exprimer ces « secrets de famille » qui m'ont été révélés après ton départ et qui te firent sans doute beaucoup souffrir. Il eût été si simple de m'ouvrir ton coeur au lieu de t'enfermer dans ce personnage secret dont tu ne savais plus comment sortir sans ternir l'image que j'avais de toi. Alors, las de ce que l'on te demandait certainement par ailleurs, tu te laissas lentement glisser vers la mort.

Aujourd'hui, je suis seule avec près de moi tous ces souvenirs pieusement conservés : les cartes d'anniversaire rédigées le plus souvent en vers et accompagnées d'une rose dessinée de ta main, les bibelots, les parfums aux noms savamment choisis, le tableau avec les roses en soie, le petit lion en peluche, symbole de ton signe astral, qui m'a accompagnée dans tous mes voyages, posé sur ma table de chevet, à côté du petit opuscule des « Sources de tendresse ». Je porte à l'annulaire la jolie bague en or et pierres précieuses que tu m'avais offerte. J'écoute ta voix, gravée dans ma mémoire, qui murmure encore à mon oreille de tendres paroles et je sens ta présence impalpable sans cesse à mes côtés. Tu sais « on ne voit bien qu'avec le coeur, l'essentiel reste invisible pour les yeux ». C'est l'une des si belles phrases du « Petit Prince » que tu aimais et je voudrais tellement qu'un ange t'apporte ce message qui nous a unis tous deux si longtemps. Sois en certain, tu resteras dans mon coeur pour l'éternité et personne ne me reprendra jamais les heures merveilleuses que nous avons vécues.

Huguette
Limoges (France)

En hommage à Jacques, le « Petit Prince » de ma vie,
disparu tragiquement le 10 octobre 2011.

Classé dans : Lettres Publié par : La Gentiane - Deuil - Entraide Date : 19 mars 2012

Commentaires (1)

J'ai trouvé touchant ton témoignage sincère et merveilleux. J'ai perdu mon mari voilà trois mois (cancer des poumons) Il avait seulement 58 et il venait de prendre sa retraite. Ça été très vite sa maladie et son voyage comme un coup de vent! Je pensais être prête mais j'ai pas su arrêter le temps.

Marie-Berthe Malec, 22 avril 2012

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