À mon frère Albert

Lettre poème à mon frère qui est mort en décembre 2000 et dont la perte a provoqué un cycle destructeur dont je commence à peine à sortir peut-être.

À mon frère Albert

Le soleil accable mes yeux lessives
d'une douleur indicible
La même ressentie ce soir-là lorsque ta compagne
M'informa sans détour de ton départ soudain
Tu courrais le long de la mer cet après-midi humide
et chaud
Dans la ville lointaine où tu avais passé
quelques mois déjà

L'Asie c'est bien loin et pourtant c'est là
qu'en quelques minutes
Tu t'éteins dans l'intensité de l'effort que tu avais choisi
Le soleil dans les yeux et la mer à deux pas
fugitive éternité
De l'instant où s'inscrit la fatalité du destin
qui ne peut être changé

Toi qui venait d'avoir cinquante deux ans
et qui courrait pour défier le temps
Serait heureux de savoir que le rapport de police
dit « homme athlétique
En apparence trente cinq ans d'âge,
effondrement soudain »
Ton érudition et ta curiosité constante faisait que nul
Ne pouvait t'oublier après t'avoir rencontré une fois
Ces théorèmes mathématiques et ces incertitudes
Sur la théorie des quanta occupaient souvent
tes pensées érudites

Je n'arrivais pas toujours à te suivre
surtout lorsque tu relisais
Tes textes de latin et de grec ancien allongé sur la grève

Ton intensité me manque et plus que tout moi
ton frère qui a eu
Le privilège d'être ton ami me sens si seul
dans ce monde
Où te parler aidait à surmonter la cruauté
de la survie quotidienne

Tu ne seras pas content de savoir que depuis
je me suis lentement détruit
Aux jeux où j'ai perdu tout ce que j'avais bâti
croyant échapper à la réalité
Et oubliant les principes les plus simples
des lois de probabilité
Dont la connaissance aurait dû m'éviter la ruine
que je me suis imposé

Mes jeunes enfants ne sont pas à même de comprendre
mais un jour
Aurais-je le courage de recommencer et de reconstruire
en fuyant l'autodestruction
Lorsque j'ai oublié que tu aurais voulu
Que je continue à vivre pour témoigner de qui tu étais
J'ai oublié qu'au fond tu étais toujours là dans une autre
dimension toi qui me parlais souvent de la Relativité

Je ne sais pas parfois si maintenant que j'approche
le demi-siècle j'aurai la force de reconstruire ou si
comme toi je devrais courir au-delà de mes forces
et provoquer
L'extinction de mon mécanisme mais je connais
ta réponse et je connais mes responsabilités,
je vais essayer de survivre un dernier tour de piste
parce que mes jeunes enfants ont encore besoin
de moi autant que j'avais besoin de toi mon ami
mon frère.

*  *  *

Albert s'effondra d'un crise cardiaque alors qu'il était en déplacement en Chine et courrait le long d'une route en bordure de mer. Son corps resta plusieurs jours dans une morgue où j'ai du voyager pour l'identifier et le ramener pour l'enterrer près de chez moi. Il était plus qu'un frère, un ami pour nous deux qui vivions en exil depuis si longtemps.

Émile
New-York (États-Unis)

Classé dans : Poèmes Publié par : La Gentiane - Deuil - Entraide Date : 23 janvier 2005

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