Le 27 juillet 2004… journée grise et sombre qui se veut la toile des temps que nous vivons...

Ton p'tit savon bleu...

Le 27 juillet 2004... journée grise et sombre qui se veut la toile des temps que nous vivons. Tu sais, ironiquement, c'est mon préféré des 12 mois. J'arrive, il est 11h00. Là sur le divan, ailleurs dans ton monde semi-conscient, les yeux fermés et la mâchoire crispée, tu respires mais à peine. J'attends les filles qui vont venir me rejoindre incessamment. Ta moitié passe au sous-sol prendre un petit répit bien mérité. Maintenant assise devant toi sur une chaise ... même chose pour moi, j'ai du mal à respirer tellement c'est pénible. Comment en es-tu arrivée là à cette vitesse? C'est trop, beaucoup trop, mais je me retiens. Je serre tes mains dans les miennes, doucement, très doucement. Fragiles, je les sens abandonner entre les miennes à cette douleur généralisée. Je te regarde et j'ai mal, mal pour toi, mal pour moi, mal pour nous. Je voudrais la prendre sur moi pour te l'enlever. Quelle impuissance ... un sentiment qui ne se marie aucunement à ma personnalité. Je touche ta peau douce, je respire ton odeur ... celle du p'tit savon bleu qu'on voit dans la maison depuis toujours. C'est fou, son nom m'échappe mais pas sa couleur, bleu comme l'océan, et son parfum frais tel une douce brise, qui te colle si merveilleusement à la peau. Je t'examine soigneusement pour absorber tout ce qu'il nous reste de toi. C'est comme faire une révision à la toute dernière minute de mes notes avant un examen important. Sauf que, cette fois, c'est un examen crucial, celui qui va me donner tout les crédits dont j'ai besoin pour continuer ma carrière ... celle de ma vie, ma vie sans toi. Une larme à la sortie de ton œil droit est installée justement là, sèche ...sans doute la pauvre dernière qui n'a pas eu la force de faire son chemin le long de ton doux visage. Je la regarde ... émue, je me retiens. L'anxiété m'envahie et pour la première fois j'ai peur d'être seule avec toi. L'arrivée des filles tarde à se faire. Pourquoi cette impatience alors que je voudrais arrêter le temps ? Je suis engourdie mais je sens mes tremblements.

C'est sûr que j'ai peur de te déranger mais, pour briser ce silence terrifiant, je me mets à chanter tout bas ces douces mélodies de mon enfance tant répétées par toi, et par moi pour t'imiter, dont entre autres Ma mère chantait toujours... L'exception, celle écrite de ma main avec toi en tête quelques années passées. J'aurais donc dû te l'offrir bien avant pour te laisser savoir que :

Si parfois j'ai oublié de te dire merci,
Ou pas su apprécier les beaux gestes, grands et petits,
Souviens-toi bien et ne le questionne pas,
Il y a quelque chose que tu ne sais pas...
Peu importe ce qui peut se passer entre nous,
Et nos différences d'opinion qui ne valent pas l'coup,
Il en demeure que c'est comme ça,
Tu es toujours là pour moi,
Et pour toi je ferais n'importe quoi...

Pour toi je ferais n'importe quoi
Et tu sais en retour j'attend rien de toi
Il n'y a rien que je ne ferais pas
Pour te voir sourire comme ça

Parce que tu prends le temps de m'écouter
Et que tu sais si bien m'épauler
Pour toutes les fois où bien malgré toi
Pour me plaire tu dis comme moi
Où j'ai rien que le goût de pleurer
Ou simplement l'envie de m'esquiver
C'est chez toi que je vais me réfugier
Parce que juste toi sait me soulager
Pour toi je ferais n'importe quoi...

Pour toi je ferais n'importe quoi
Oui même les choses qui ne se font pas,
J'irais dans des endroits qui n'existent pas,
Et gare à quiconque me l'interdira...

Peur d'ajouter maladroitement à ton mal, je me tais un instant ... tu me dis de continuer. Je m'imagine que mes paroles apaisent ta douleur ... la mienne par contre est en ascension constante. Te regardant tendrement, l'eau s'accumule dans mes yeux ... je me retiens. Une longue heure passe ... mais où sont les filles ?

La douleur semble s'intensifier car tu bouges de plus en plus et je vois ce qui me semble être des petites convulsions. Je crois que c'est le temps d'un changement de position pour tenter de te soulager, mais c'est loin d'être facile d'essayer de te coucher doucement et d'entendre tes gémissements causés par cette douleur intense qui t'habite depuis des mois. Ce démon de cancer s'acharne sur ton corps frêle et beaucoup trop maigri. Pourquoi toi? Une si douce, généreuse et aimante femme comme toi. Une femme qui s'est sacrifiée pour les autres toute sa vie. La question me hante. Ça ne va pas bien, mais vraiment pas, ni pour toi, ni pour moi. Tu n'ouvres pas les yeux. Ta douleur est palpable, je la ressens et je voudrais te l'arracher comme une dent cariée. Je me retiens encore avec toutes mes forces mais je n'y arrive plus ... tu entends mes sanglots qui finissent par prendre le contrôle de moi et de mes émotions refoulées secrètement depuis 5 mois. Je me rapproche de toi, à tes côtés sur le divan, et en pleurant toutes les larmes de mon corps je te dis: «Je t'aime Mom, plus que tout au monde ... le sais-tu? Plus que n'importe qui que j'ai aimé toute ma vie... ». « Bien voyons donc...» tu réponds douloureusement, les dents trop serrées. Émue d'avantage comme si c'était possible, c'est le déluge d'émotions. Je te caresse ... j'en fini plus d'attendre. Tu sombres de nouveau dans ton monde, tu reviens momentanément et tu repars. Je veux imaginer que tu reposes paisiblement ... c'est pas le cas. J'accepte finalement l'inacceptable ... tu dois partir. C'est inhumain que tu doives souffrir ainsi. Tu n'as plus aucune qualité de vie. Bien malgré moi je te dis « Vas-y Mom ... ne t'inquiète pas, je vais m'occuper de Dad, promis ». Je me retiens plus, c'est à ce point inutile ... je me laisse pleurer. Une autre heure passe, je suis épuisée.

13h00, arrivent tes filles, Hélène et Lise ... enfin, un certain soulagement. Je t'examine encore, en silence, en retrait cette fois. Le beau, charmant et très humain Doc Rouleau est de passage, le temps de prendre tes signes vitaux et te poser quelques questions. Oufffffffff, tu te crois au printemps '88. Assise dans les marches de l'escalier qui mène à l'étage, je dépose ma tête dans mes mains et mes mains sur mes genoux repliés sur moi. Le verdict tombe ... il constate ce que je sais trop bien ... 24 heures tout au plus si la tendance se maintient. Tu sautes évidemment beaucoup d'étapes Mom et tu devances ton envol, sans doute parce qu'il n'est pas question pour toi d'être un boulet pour les tiens, ceux que tu aimes plus que toi-même ... jamais!!! Ta décision est irrévocable ça c'est certain. Il faut maintenant que je fasse cet appel difficile pour ramener à la maison le dernier des tiens qui manque, ton unique fils, André, qui est en "semblant de vacances" à 2 heures de route d'ici à Tremblant avec ses 2 filles (tes petites chattes d'amour) et Sophie (que dire de ta bru et ton ange ... oui, cette femme et médecin absolument formidable qui a su faire avancer tes rendez-vous et ton soulagement par des ajustements constants à tes médicaments, sans mentionner tout le support et le réconfort apporté à nous la famille, malgré sa grande peine à elle qui t'aimait aussi comme une mère). Il replie donc bagages et revient d'urgence avec elles en un clin d'œil. C'est presque l'heure du souper, nous voilà enfin tous réunis, il n'en tient qu'à toi maintenant. Ton lit d'hôpital arrive, on t'y installe confortablement. Monique l'infirmière vient te placer des papillons aux bras pour enfin faire passer la morphine, que tu appelles curieusement ta « potion magique », qui ne rentre tout simplement plus par voie buccale depuis hier. Avant de repartir, elle doit nous fait une démonstration rapide ... un mal nécessaire qui nous permettra de t'administrer tes doses au besoin. Elle nous prévient que tu risques d'être agitée mais confortable, et tu l'es. On est réunis autours de toi comme autours d'un beau feu de camp. Je vais dehors gonffler un matelas soufflant avec André pour qu'il puisse passer la nuit avec toi et Dad, qui prendra le divan. Les heures passent trop vite maintenant. Je retourne chez moi en fin de soirée prendre soin de tes petites chattes d'amour. Sophie vient me rejoindre peu de temps après. Bien malgré nous, il faut dormir. Tu es entre bonnes mains, ça m'inquiète moins.

28 juillet, 2004, au matin, à 7h50, moins de 24 heures plus tard, tu prends ton dernier souffle avec à tes côtés les 2 hommes de ta vie, ton mari et ton fils. C'est ce que j'apprend quelques minutes plus tard avec une ou deux sonneries du téléphone et ... « Di, Mom respire pu » ... « OK Dé, j'arrive » ... Une levée du corps style « bungee », suivie de pleurs intenses et d'un petit câlin sans chaleur de ton gendre dans la salle de bain, qui lui est le seul à se préparer ce matin pour rentrer travailler. Il ne faut pas lui en vouloir, le domaine des émotions lui « connais pas », c'est donc « business as usual » et je serais très surprise si en était autrement. J'entend aussitôt des pas rapides provenant de l'escalier du sous-sol où Sophie et tes petites chattes d'amour ont passé la nuit ... oui, c'est Sophie, ton ange et mon extraordinaire belle-sœur qui, comme une sœur, accourt vers moi dans tout un sprint pour venir me réconforter, mais rebrousse chemin quand elle réalise que je ne suis pas toute seule. C'est par contre tout comme. OK, quelques coups de brosse à cheveux, les vêtements de la veille et hop, les 4 filles sont en route. En ouvrant la porte de ta maison, quelle vision saisissante qu'est celle ton fils et ton mari, chaque côté du lit, qui t'admirentsilencieusement, sauf pour les reniflements engendrés par leur immense chagrin. Tu as la bouche ouverte et on n'arrive pas à la refermer. Ta couleur est grisâtre ... mais tu es belle Mom, sereine et libérée. Je m'approche donc encore une fois pour pouvoir te toucher, te sentir, toi et ton odeur de p'tit savon bleu sur tes mains, tes bras et sur ton visage. Lise, Hélène et Paolo, mari d'Hèlene et membre de notre famille depuis plus de 25 ans maintenant qui t'aime tout autant que nous, font la même chose en arrivant et, ainsi de suite, à tour de rôle, pendant 4 heures. C'est sûr, tout le monde pleure et tes petites-filles se réfugient dans la cuisine après être rapidement passées en silence devant toi pour s'y rendre, mais, même tragiques, c'est surprenant comme ce sont finalement de beaux moments. Je m'installe à la table de cuisine le temps de rédiger, sur une napkin, ton avis de décès. Je pourrais pourtant prendre une feuille de papier, mais non. Je m'empresse, il faut bien le faire car André a organisé le rendez-vous au salon pour 15h00. Je le fais sans me poser la question. Je lève les yeux quelques secondes pour réfléchir et j'aperçois là, à l'évier de cuisine, ton p'tit savon bleu ... mais sa couleur n'est plus aussi belle qu'elle l'a déjà été. Je baisse les yeux, remplis d'eau ... je dois me concentrer sur ma lourde tâche, celle dont je n'avais jamais imaginé un jour devoir faire.

L'heure sonne ... on ne peut malheureusement pas te garder avec nous indéfiniment. Ta couleur change rapidement ... tu commences à ne plus te ressembler. Il est maintenant temps et on est tous d'accord. Je fais encore un appel, mais pire que celui d'hier, et 2 hommes de la coopérative funéraire viennent te chercher. Je ne vois rien ... je ne veux rien voir. Je suis en haut à l'étage, incapable d'être témoin de l'emballage qu'on va faire de toi dans ce sac plus noir que noir, dans lequel ils vont t'installer froidement avant de t'emporter. J'entends de plus en plus fort dans mes oreilles les pleurs encore plus intenses de tous les membres de la famille et les « bye Ma » qui résonnent de partout dans la maison. Les petites ont du mal à le vivre, surtout de nous voir si perturbés par ton départ si final. Il n'est pas loin de midi trente, la porte de ta maison se referme derrière toi pour la dernière fois... On doit maintenant reprendre sur nous avant d'aller à la coop.

15h00 ... tes 4 trésors sont au salon à faire le nécessaire. Je me souviendrai toujours du jour où tu m'as dis tendrement: ''tsé ma noire ... chu pas riche ... mais j'ai 4 beaux trésors''. L'urne est choisie, la plus belle, celle qui arbore ta fleur préférée, la rose. On fait bien ça Mom, tu serais fière de tes enfants encore une fois. Revenus chez toi, on réorganise le salon en un temps record, faisant sortir le lit d'hôpital et effaçant toutes les traces de cette horrible maladie, mais pas de toi. Bon, c'est ton ancien salon maintenant, celui dans lequel tu nous as si longtemps accueillis avec ton grand sourire affectueux et chaleureux, comme toi, chaque fois qu'on a ouvert la porte ici depuis près de vingt ans. Tous assis autours de Dad sur le divan, on le regarde pleurer les 56 ans de sa vie qui viennent de s'envoler en poussière. On arrive à peine à le réconforter ...c'est loin d'être évident, on est tous désemparés. Tu es partie trop vite, on n'a pas vraiment eu le temps de se faire à l'idée. Tu as fonctionné le plus normalement possible avec tes douleurs et tes médicaments pendant presque 5 mois, avant que ça dégénère drastiquement dans la dernière semaine seulement, et puis poufffffffff, partie.

Mom, je t'ai accompagnée dans la mort comme tu m'as accompagnée dans la vie, tendrement et sans condition. C'était la moindre des choses. Mais pour y arriver il m'a fallu puiser des forces que je n'avais pas dans le sac bien rempli de ces forces que la maladie est venue t'arracher. Tu étais sans aucun doute mon inspiration et tu le seras toujours. Ça me sert bien tu sais. Je n'aurais jamais pu traverser cette dure épreuve sans cette force et tout ce que je suis devenue à cause de toi. Somme toute, je suis fière de toi et de nous tous qui, pour respecter ton désir, soit à notre grande surprise de mourir à la maison, avons fait tout le nécessaire pour justement respecter tes dernières volontés. Je te dirais aussi que nous l'avons fait avec brio jusqu'à la fin. Et comme tu sais Mom, Dad vit toujours et, malgré ses 76 ans, sa santé précaire et le fait qu'il ne conduit plus depuis quelques années, j'ai tenu promesse ... il ne manque de rien ... sauf bien entendu, ta présence.

C'est ainsi que se résument mes souvenirs des dernières 24 heures de ta vie, et des moments privilégiés passés avec toi, souvenirs que je conserve précieusement avec tous les nombreux autres dans LE tiroir sacré de ma mémoire. Et, comme toi qui aimais placer des p'tits savons multicolores ici et là dans tes tiroirs pour donner un air de fraîcheur à tes vêtements, j'ai moi aussi dans l'immense et précieux tiroir de mes souvenirs de toi, l'odeur de ton p'tit savon bleu, celui qui aujourd'hui ne me rappelle plus la couleur et la beauté sans fin de la mer, mais bien la beauté infinie de ... ma mère. Je t'aime fort Mom et tu manques à ma vie comme nous manquent les journées chaudes et ensoleillées pendant nos longs et pénibles hivers. Aucun héritage monétaire ne saurait être à la hauteur de tout ce que tu m'as donné, mais surtout de tout ce que tu m'as laissé...

P.S. Merci encore pour cet immense nuage en forme impeccable de coeur que j'ai aperçu dans le ciel un certain dimanche soir il y a quelques semaines en sortant mes poubelles ... je sais bien Mom qu'il venait de toi!

À l'aube du quatrième anniversaire des précieux derniers moments passés avec elle, je lui rend hommage...

À la très douce mémoire de ma mère, Claire... une épouse, mère, grand-mère et femme extraordinaire!

Pour ceux et celles qui ont lu le merveilleux et touchant bouquin de Josélito Michaud ... je réalise en terminant cet hommage que je viens d'écrire MON Passage Obligé...

Diane
Gatineau (Québec)

Classé dans : Lettres Publié par : La Gentiane - Deuil - Entraide Date : 16 juillet 2008

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