|
Québec (Québec), le 27 avril 2010
29 octobre 2009. Je pense à Agathe, à son suicide.
J’ose le mot, elle n’est ni absente ni partie. Elle n’est pas décédée des
suites d’une longue maladie. Elle n’est pas morte dans un accident de
voiture. Elle s’est suicidée le mardi 29 juillet 2008. Il s’est écoulé un
an, trois mois, et quelques heures depuis cet événement. Ce besoin de
précision témoigne de la multitude d’obsessions qui m’habitent depuis
l’instant précis de la découverte de son corps. Il m’a fallu tout ce temps
pour en comprendre l’étendue. La détresse qui pousse une personne à
s’enlever la vie engendre un effet domino. D’innombrables vies, alentour
d’elle, subissent des dommages collatéraux s’étendant du choc traumatique
jusqu’au profond désespoir pouvant conduire à poser ce même geste
irréparable.
Cet événement reste, à ce jour, le plus tragique que
j’ai vécu. D’autres deuils ont assombri ma vie mais aucun n’a affecté, de
manière aussi absolue, mon physique, mon moral et mon équilibre psychologie
en même temps. Le mardi 29 juillet 2008 est devenu mon mardi 11 septembre
2001. Le point de référence, la frontière qui sépare ma vie d’avant le jour
fatidique et celle d’après cette sombre journée. Ce deuil affligeant a
dévasté ma vie tel un ouragan brisant tout sur son passage. Le geste
d’Agathe a créé un immense raz de marée intérieur qui a ébranlé mes
fondations et fait remonter à la surface de nombreux démons.
Depuis le printemps, je vivais difficilement et de
manière très émotive tous les changements qui s’opéraient dans ma vie. Son
départ, le 29 juillet, a surclassé tous les autres. Ce départ définitif a
laissé un vide immense, un trou béant dans mon cœur et au creux de mon
estomac. Il a changé à jamais ma vie et la couleur de mes mardis. Son geste
déterminé, violent, a été sa porte de sortie, sa libération de cet étau de
douleur qui lui enserrait le cœur depuis deux ans. Pour moi, il a marqué le
début de ma descente aux enfers.
L’aspect ironique dans cette histoire est que de tous
mes proches, elle aurait été la mieux placée pour comprendre ce que je
vivais, malheureusement, au lieu de partager cela avec elle, c’était d’elle
dont je parlais. C'est triste à admettre, mais je comprends mieux maintenant
ce qu’elle a pu vivre après le suicide de son fils. Quand elle me disait : «
Je suis toute seule », c’était en fait : « Je suis seule avec ma peine ».
C'est un fardeau tellement lourd. Je suis bien entourée, choyée et aimée et
malgré cela, je me sens seule à porter ce mal. Je commence à réaliser
l’ampleur de ce qu’elle a enduré tous ces derniers mois. J'en suis même
venue à me dire que finalement elle avait été drôlement forte de tenir le
coup aussi longtemps... Cette pensée crée en moi une terrible dualité, si
d’un côté je comprends, d’un autre je déteste cette idée. C’est comme
admettre qu’elle a eu raison de poser ce geste. Un tiraillement de plus qui
s’ajoute à mon remue-méninge déjà difficile à calmer…
C’était un mardi, l’année dernière. Un souvenir
lointain et si présent à la fois. Ce moment qui a changé ma vie à jamais
ressemblait en tout point à un jour ordinaire au départ. Ce matin-là, j’ai
paressé au lit, un peu trop longtemps, peut-être, pour tout ce que j’avais
planifié. Malgré la nécessité, j’ai repoussé la coupe du gazon en étirant le
petit déjeuner le temps d’écouter un film. Je savourais cet instant. Le
calme de la maison m’avait manqué, j’étais absente depuis deux semaines.
Quand j’ai trouvé le courage de m’arracher au fauteuil, j’ai commencé ma
besogne. Avant même d’être épuisée par ce travail physique, un violent orage
a éclaté m’obligeant à abandonner la moitié du terrain à son allure négligée.
Agathe et moi avions convenu, la veille, que
j’arriverais pour midi. Nous dînerions au resto et par la suite nous irions
signer le bail de son futur appartement. Je l’ai donc appelée pour lui dire
que je serais chez elle plus tôt que prévu. Aucune réponse. J’ai recommencé
à maintes reprises en me questionnant sur la raison de ces sonneries
incessantes et sur l’absence de réponse de sa boîte vocale. Une inquiétude
grandissante s’est logée graduellement au creux de mon estomac et mes
battements cardiaques se sont accélérés. J’ai quitté la maison avec
l’horrible sentiment qu’elle avait eu un malaise. Je la voyais affaiblie,
incapable d’atteindre le téléphone pour demander de l’aide. J’ai accéléré
sans tenir compte de la limitation de vitesse.
En entrant dans la cour, j’ai eu la douloureuse
confirmation, les stores étaient tous fermés. Je continuais tout de même à
croire qu’un malaise l’avait empêchée de se lever. En attendant que l’agent
d’immeuble m’apporte la clef pour ouvrir la porte, j’ai logé un appel au 911
afin d’exprimer tout haut mes craintes, elle aurait peut-être besoin d’une
ambulance pour être conduite à l’hôpital. Ce fut la première d’une longue
série de répétitions de mon histoire. Une fois à l’intérieur de la maison,
le silence hurlait ce que je redoutais. J’ai vue Agathe inerte dans son lit.
Je n’ai pourtant compris son geste qu’une fois le lit contourné. Encore
aujourd’hui, je suis incapable d’exprimer, de façon cohérente, les ravages
que la vision de cette scène ont produits en moi. Je me souviens de la
froideur de sa peau, du désordre dans ses cheveux puis soudain, de la
présence d’un policier qui me demande de quitter la chambre.
J’étais étourdie par le tourbillon incessant
d’uniformes qui s’activaient autour d’elle et dans la maison. Policiers,
ambulanciers, allaient dans tous les sens et ma seule pensée était qu’elle
serait très colère car ils avaient tous gardé leurs chaussures. Cette idée
était obsédante mais j’étais incapable de leur demander de les enlever. Puis,
contre ma volonté, j’ai dû me rendre au sous-sol le temps qu’on sorte son
corps de la maison. Malgré mes supplications, ils ont refusé de me laisser
la voir.
Il m’est impossible de dire combien de temps s’est
écoulé avant que je ne me retrouve seule dans la maison à tenter de
comprendre ce qui venait de se passer. Agathe m’avait laissé une lettre sur
la table. Je l’ai lue sans parvenir à enregistrer les mots ni véritablement
en saisir le sens. C’est en récupérant la copie de cette lettre, quelques
jours plus tard, que j’y ai lu l’explication de son geste. Elle m’avait fait
ses adieux avant de poser le geste fatal. Un an plus tard, je suis encore
extrêmement troublée d’avoir été l’une des dernières et peut-être même la
dernière personne à qui elle ait pensé avant de s’enlever la vie. J’ignore
encore si je dois en être heureuse, triste ou révoltée…
En l’espace de quelques heures, je suis passée du
statut de nièce et amie à celui de liquidatrice de sa succession. Ses
dernières volontés étaient claires, aucune exposition, aucun service
religieux. Une cérémonie toute simple au salon funéraire en présence de
l’urne contenant ses cendres. Je me sentais bousculée. Tout allait trop vite.
Il fallait fixer la date des funérailles et tous les détails s’y rattachant.
Il m’était pénible de choisir, dans sa garde-robe, les vêtements qu’elle
porterait dans sa tombe même si personne ne les verrait à part moi.
Aujourd’hui encore, je bénis le ciel d’avoir eu la chance de la revoir
quelques minutes avant qu’elle soit incinérée. Son visage paisible, presque
souriant, m’a permis de superposer une autre image sur celles que mon
cerveau diffusait en continu depuis la découverte de son corps.
Le jour même de son décès, j’ai dû mettre en marche
les procédures. Je devais, impérativement, faire disparaître les traces de
son geste. Du jour au lendemain, je me suis mise à jongler avec un
vocabulaire compliqué. Je concentrais mon énergie sur des démarches ardues
qui semblaient délibérément traîner en longueur pour le simple plaisir de
nourrir mon impuissance face à tout cela. Je confrontais quotidiennement mes
émotions vacillantes à la froideur distante et bureaucratique de mes
interlocuteurs. J’avais énormément de difficultés à faire face. Je craignais
les décisions à prendre. Chacune d’entre elles semblait capitale pour le bon
déroulement du processus de succession et la peur de me tromper était
omniprésente.
Une série interminable de va-et-vient chez elle s’est
installée dans mon quotidien. Cette espèce de routine plutôt macabre avait
pour effet de me rendre malade dès que je passais le pas de sa porte. Une
absence oppressante avait pris possession de l’espace. Mon esprit concevait
difficilement d’être là, dans son décor, sans elle. Chaque objet était à sa
place comme figé dans le temps. Certaines odeurs, certains sons persistaient
mais toutes traces de vie avaient déserté les lieux.
Puis le moment, à la fois espéré et redouté, est
arrivé. La maison devait être vidée, elle était vendue. Je livrais déjà un
rude combat intérieur en me rendant chez elle tous les trois jours mais là,
plonger au cœur même de ce qui témoignait de son existence à fait déferler
un flot d’effroyables sentiments. J’ai eu l’impression de mettre à sac son
intimité. Notre environnement révèle tellement de vérités sur nous qu’il
s’exprime fort même après la mort. J’ai trouvé extrêmement déchirant de
trier, séparer et mettre toute une vie dans des cartons. J’ai pris
conscience, avec immensément de tristesse, que la véritable beauté et la
valeur de tous ses objets se trouvait en elle car elle les animait.
À la suite de ces journées très chargées, une certaine
paralysie a commencé à m’envahir et à me ralentir dans l’exécution de mes
tâches. L’horrible sensation d’oublier quelque chose d’important s’était
logée dans un coin de mon esprit. Malgré tous mes questionnements, mon
esprit refusait catégoriquement de m’aiguiller dans une direction ou dans
une autre. Une série d’images discordantes faisait obstacle à une vision
éclairée de ma situation.
L’angoisse et l’insomnie étaient devenues mes
compagnons de route. Je me sentais dépossédée, je ne savais plus qui j’étais,
ce que je voulais et où je m’en allais. Je me baladais en permanence avec un
énorme nuage chargé de grisaille au-dessus de la tête. Je percevais, par
intermittence, les rayons du soleil mais ni leur lumière ni leur chaleur ne
parvenaient jusqu’à moi. J’aurais voulu me rouler en boule et m’endormir
jusqu’à ce que tout soit réparé à l’intérieur de moi.
Un mardi de mars, pour la première fois depuis son
suicide, j’ai ressenti de la colère envers Agathe. Cette situation était
absurde, je ne devais pas m’occuper de sa succession maintenant. Cela aurait
dû se faire dans vingt ou vingt-cinq ans. Ce sentiment a alimenté, une
grande partie de la journée, une source intarissable de larmes. J’étais
allée chez son comptable et il me manquait des papiers pour pouvoir avancer
dans le dossier. J’étais tellement fatiguée que tout me semblait une corvée
insurmontable. L’idée de devoir passer des heures au téléphone pour
expliquer une Xème fois son histoire et le pourquoi de ma démarche me
paraissait énorme comme l’ascension de l’Everest. Dès que je me suis dite à
haute voix : « Tout ça c’est trop pour moi », j’ai été envahie par un
épouvantable sentiment de culpabilité, pire encore, de lâcheté car je venais
de donner raison à tous ceux qui affirmaient que jamais elle n’aurait dû me
laisser une telle responsabilité sur les bras. Agathe croyait en moi,
l’ennui c’est que moi, j’étais habitée par le doute et l’angoisse d’échouer.
J’avais l’effroyable impression d’être en train de me
noyer. Je voyais des gens marcher sur la plage mais personne ne regardait
dans ma direction. J’avais beau crier et faire des signes, le ressac
m’éloignait du bord et je m’enfonçais un peu plus à chaque mouvement. Je
paniquais à l’idée que ce tourbillon puisse m’entraîner dans les bas-fonds.
À mesure que les semaines passaient, ma tâche devenait
de plus en plus pénible. Chaque situation semblait sans issue. Je me battais
contre des moulins à vent géants. Je me sentais perdue, j’avais égaré tous
mes repères. Ma boussole intérieure ignorait où était le cœur magnétique.
Elle tournait en rond et pointait trop souvent vers la tête un peu folle
encombrée d’idée et d’images. La rationalisation des faits me gardait dans
une tempête de pourquoi sans réponse. L’immersion dans le flot des émotions
m’entraînait dans les abîmes du désespoir. Le besoin impératif de sortir de
ma tête et de mon cœur, afin d’échapper à la douloureuse réalité, devenait
criant. J’avais le moral à zéro.
Certains jours, j’en voulais à la terre entière.
C’était sans doute plus simple que d’en vouloir à une personne en
particulier. Les larmes jaillissaient sans que je n’aie l’ombre de la lueur
d’une explication. En fait, j’en avais sans doute trop et j’ignorais à
laquelle faire porter le chapeau. Je souhaitais pouvoir transférer tout mon
mal-être dans la cour de quelqu’un d’autre afin de trouver un peu de repos
et de paix intérieure. Je me berçais d’illusions. La vérité est que j’avais
grand besoin de prendre une pause, une pause de moi…
Je me sentais impuissante face à toutes ces
fluctuations d’humeur. Une douleur me tordait les entrailles en permanence
et j’ignorais quoi faire pour qu’elle disparaisse. J’en avais assez de ce
bruit infernal dans mes oreilles. Il n’avait pris aucun répit depuis des
mois, même qu’il s’amplifiait de jour en jour depuis le suicide d’Agathe. Et
à mon grand désespoir, il est toujours là, en activité, vingt-quatre heures
par jour. Conséquence possible due au choc.
J’avais envie d’être serrée très fort par des bras
protecteurs et accueillie par un cœur bienveillant. J’avais besoin de la
douce musique de mots rassurants tels « tout ça va bientôt prendre fin ». Je
voulais croire que je goûterais à nouveau à la joie d’un bonheur réel qui me
ferait vibrer autant que ce mal me faisait souffrir. Hélas, je manquais de
foi en moi et en mes possibilités. Je n’arrivais pas à percevoir l’avenir,
comme s’il n’existait pas, comme si je n’existais pas. J’avais peine à
m’endurer et pourtant, je ressentais l’absence et le vide autour de moi. Je
dérivais sans que quiconque sache où j’étais rendue, moi y compris. Je me
sentais abandonnée.
L’évasion m’était devenue nécessaire. J’ai alors
traversé quelques phases de boulimie cinématographique. Je suis restée
prostrée, des jours entiers, devant la télé, à manger des « chips » en
pyjama. J’ai écouté la vie et les histoires des autres jusqu’à l’atteinte,
plutôt pathétique, d’un état d’ivresse sentimentale. Tranquillement, j’ai
commencé à avoir de sérieux doutes sur les vertus bienfaitrices de cette
thérapie. Indéniablement, la culpabilité me taraudait encore. Constat
navrant, je n’avais rien fait de « constructif » depuis bien longtemps. De
plus, lorsque j’ai trouvé la parcelle de courage nécessaire pour mettre les
pieds sur la balance, j’y ai lu les résultats de mes abus et de mon
inaction. Cette échappatoire à ma souffrance intérieure avait en fait
accentué ce bon vieux réflexe de me « taper dessus ».
J’aurais pu rejeter la responsabilité de mon état sur
tous ces événements, mais pour être honnête, ma joie de vivre avait pâli
bien avant le suicide d’Agathe. L'immense vague émotive qui m'a jetée au sol
n’a fait qu’accélérer le processus qui serait devenu inévitable tôt ou tard.
Mon existence, sous bien des rapports, ne tenait que par quelques fils ténus.
Depuis que je suis toute jeune, mes actions, mes réactions ont été motivées
par la peur de perdre. Aujourd’hui, Agathe n’est plus là mais je sais, au
fond de moi, que je n’y suis pour rien pas plus d’ailleurs que pour tous les
départs auxquels j’ai été confrontée depuis plus d’un an. Tous ces deuils me
confirment une réalité, je n’ai de prise que sur moi-même. Voilà une
évidence plus facile à dire qu’à faire…
J’ai cru, à tort, pouvoir puiser dans la sympathie des
autres, la force et le courage nécessaire pour surfer sur ce raz de marée
émotionnel. Au lieu de cela, je me suis retrouvée au fond de l’eau, le corps
convulsé à chercher désespérément mon air. Le regard et l’opinion de la
majorité des gens m’ont renvoyé l’image de la faiblesse, de
l’appesantissement sur la situation et de la propension à me vautrer dans le
malheur. Des liens que je croyais indestructibles se sont brisés. Des
distances se sont prises et des silences se sont installés. L’ignorance et
l’incompréhension peuvent être parfois les bourreaux les plus cruels.
J’avais beau me répéter que tous ces changements
s’effectuaient hors de mon contrôle, ils restaient douloureux. Ils étaient
un gouffre sans fond où se perdait mon énergie car je n’avais de cesse d’y
chercher ma responsabilité. Je repassais en boucle certaines conversations,
je ressassais les remarques faites sur le geste d’Agathe, sur ma façon
d’être et d’agir depuis son suicide. Plus j’essayais d’avancer dans cette
mer agitée, plus j’avais le cœur et l’âme égratignés par les récifs. Elle
n’était pas ma mère, je n’étais pas son enfant, alors, pour une majorité de
gens, c’était seulement ma tante. À leurs yeux, il n’y avait aucune raison
justifiant que je sois ainsi affligée par son décès et encore moins que je
me retrouve en charge de sa succession. Pour différents motifs, Agathe et
moi avons vécu une amitié plutôt discrète, sa mort, elle, a révélé la
profondeur de cette amitié.
Il aura fallu tout ce temps à mon esprit pour
concevoir l’inconcevable, à mon cœur pour admettre l’inadmissible et à tout
mon être pour parvenir un tant soit peu à accepter l’inacceptable. Il serait
même plus juste de dire que j’apprends à cheminer dans l’inacceptable. Il
s’est écoulé quatorze mois avant que je prononce, pour la première fois, les
mots douloureux « je t’en veux ». J’ignore lequel de ces sentiments, la
loyauté, la honte, l’orgueil ou la gêne, m’en avait empêché auparavant.
Peut-être était-ce un mélange de tout ça ? J’ai connu avec Agathe une amitié,
je dirais même un amour inconditionnel. Elle m’a offert ce que j’ai
recherché durant toute ma vie et abruptement, sans avertissement, tout a
pris fin. Je lui en veux de m’avoir abandonnée en emportant avec elle cette
tendresse, cette affection, cette compréhension dans lesquelles je trouvais
douceur et réconfort.
Elle m’a tant appris, tant donné d’amour que le manque
m’apparait impossible à combler. J’ai eu si mal à lire ses mots sans
entendre sa voix, à toucher ses objets sans y retrouver sa chaleur. Je l’ai
pleurée, pendant des mois, comme si j’étais la seule à ressentir
douloureusement son décès. Par crainte qu’elle tombe dans l’oubli, je l’ai
gardée vivante dans ma peine. C’est terminé.
Je détache, aujourd’hui, ce fil de tristesse qui me
relie à elle. Je lui rends sa liberté. Dorénavant, je vais poursuivre mon
chemin, consciente et encore souffrante de son absence mais, délestée d’un
fardeau inutile. Je conserve, dans mon paquetage, uniquement de la
reconnaissance pour tout ce que nous avons eu le privilège de vivre toutes
les deux. Je suis à jamais liée à elle par le cœur et par l’esprit. Merci
Agathe pour tout ton amour…
J’ai entrepris une longue et difficile ascension vers
la lumière. En chemin, j’ai fait des découvertes importantes mais, pour
l’instant, j’ignore de quelle façon je peux les utiliser. Il m’arrive encore
de faire des cauchemars à propos de cette journée du 29 juillet 2008.
Pourtant, j’avoue, avec soulagement, que je me sens de mieux en mieux chaque
jour. Peu à peu, je me rapproche du rivage confiante d’y parvenir sans
m’échouer. Tout doucement, trop lentement sur mon échelle de patience, ma
fatigue s’atténue. Je prends de plus en plus conscience d’être habitée par
des forces intérieures nouvelles et positives. Elles remplacent peu à peu
l’angoisse et la peur qui s’étaient nichées au creux de mon estomac depuis
des mois. Parfois, sans avertissement, je suis étreinte par une soudaine et
immense tristesse. Une fois la peine passée, je retrouve un équilibre un peu
précaire, c’est vrai, mais qui m’apporte tout de même un certain bien-être.
Le sentiment d’abandon cède graduellement sa place à l’ennui. La joie de
vivre se réapproprie patiemment l’espace qu’elle a déjà occupé et compte
même en prendre un peu plus qu’avant. J’ose à peine le dire tout haut, je
manque un peu de pratique, mais je parviens, de temps en temps, à éprouver
de la fierté quand je regarde le chemin parcouru au cours des derniers mois.
Je repense à tout cela aujourd’hui car cette date est
à marquer d’une pierre blanche. C’est la deuxième année de suite qu’Agathe
m’offre un magnifique cadeau pour mon anniversaire. L’année dernière,
j’étais dans le bureau du notaire pour signer l’acte de vente de sa maison.
Aujourd’hui, je savoure le fait d’avoir réussi à traverser tous les
obstacles et à terminer les formalités, dans les délais légaux, pour sa
succession. Je pousse un énorme soupire de satisfaction. J’ai douté
tellement souvent de pouvoir y arriver.
* * *
29 décembre 2009. C’est curieux tout de même ces
concordances de chiffres et de jours… Juste avant de me remettre à
l’écriture de ce texte, j’ai pris un bain rempli de bulles du savon «
Biotherm » d’Agathe. J’en fais un usage parcimonieux depuis plus d’un an.
J’ignore d’ailleurs pourquoi je le ménage autant. Chaque fois que je
l’utilise, l’odeur me ramène chez elle et aux beaux souvenirs de ces
quelques jours passés ensemble. Je porte sa robe de chambre bleue, la plus
douce de toutes ses robes de chambre. Je suis une incorrigible sentimentale,
c’est vrai, mais le jour où j’ai pris la décision de garder celle-là pour
moi, j’ai posé un petit geste d’amour envers moi.
Cette remise en question amorcée à la suite du suicide
d’Agathe prend désormais des formes nouvelles. Le sens de la vie et de la
mort arbore un visage différent. Les images qui alimentent cette réflexion
sont toutes issues du même point d’origine, la vision d’Agathe seule, dans
sa vie, dans sa maison, dans son lit, dans sa mort. Inévitablement, je
transpose dans ma propre existence. Je ressens le besoin impérieux de
définir, de régler, d’organiser mon existence pour ceux qui me survivront.
J’aime à croire que j’ai du temps devant moi. Je sais
que pour parvenir à instaurer une véritable paix intérieure durable, je dois
faire le ménage dans ma tête et dans mon cœur afin de me libérer des démons
du passé. Le départ d’Agathe a créé un « ground zero » sur mon parcours de
vie. Je suis cependant consciente que bien des difficultés entravaient mon
bonheur depuis longtemps. Elles existaient et avaient entrepris leur travail
de démolition bien avant un certain mardi l’année dernière. À partir de
maintenant, c’est à moi de jouer. Ma mission, et je l’accepte, est
d’apprendre à être bonne, patiente et tolérante envers moi. Voilà tout un
défi à relever à l’aube de cette nouvelle année.
* * *
18 janvier 2010. Il y a deux ans, aujourd’hui, le fils
d’Agathe s’enlevait la vie. Son geste a amorcé une série d’événements qui
allaient chambouler mon existence. Cette épreuve m’a permis de découvrir la
vraie nature des gens qui m’entourent. Elle a fait en sorte que ma route
croise celle de personnes formidables. Elle a mis à l’avant plan les valeurs
fondamentales qui sommeillaient en moi.
Je constate, en faisant le bilan des vingt-quatre
derniers mois, que j’ai traversé une succession de vagues tumultueuses. Je
réalise cependant, avec soulagement, que je prends peu à peu du recul face à
certains de ces événements. La mer se calme et lentement, je mets le cap sur
l’horizon couleur d’espoir…
|